Chronique mahoraise ou la connerie au fil de la semaine sur l’île aux parfums …

Mayotte, fidèle à elle-même, ne déroge pas à la règle du flot hebdomadaire de bêtise endémique. Le fond nauséabond de réactions dans l’affaire de la tête de cochon remonte d’un cran avec le report de l’audience au 2 avril 2014 mais il ne s’agit là désormais que d’un contexte ambiant. Cette semaine encore, l’actualité locale qui reste toujours sans retentissement à l’extérieur, a bien montré plus d’une fois que Mayotte est loin d’être une terre de tolérance et de paix. Ces faits et propos sont très énervants et n’amènent pas du tout à prendre des pincettes lorsqu’il s’agit de les dénoncer.

On peut passer vite fait sur les actes de barbaries, par ailleurs récurrents sur l’île, perpétrés à Mtsapéré, village situé au sud de Mamoudzou, par une foule en furie à l’encontre, non pas d’un cochon mais de deux chiens. L’un des deux chiens aurait coursé un gamin. Bien que ce dernier n’ait pas été mordu, les badauds en colère ont décidé de massacrer la bête sous les yeux des propriétaires et de leurs enfants qui n’ont pu intervenir. Pas assez rassasiée la foule s’en est prit également au deuxième chien de cette même famille. La police présente sur les lieux n’a rien pu faire … Le rédac’ chef des Nouvelles de Mayotte et auteur de l’article souligne à juste titre que de tels agissements font froids dans le dos lorsque l’on sait qu’ils peuvent être conduits tout autant à l’encontre d’humain. Dans l’attente, les défenseurs de la cause animale apprécieront l’ambiance locale et seront prévenus  … pas de tête de cochon et pas de chien non plus dans le 101ème département français !

Article Les Nouvelles de Mayotte N°2113 du jeudi 27 février 2014

Article Les Nouvelles de Mayotte N°2113 du jeudi 27 février 2014

Après les actes désolants de la foule mtsapéroise, d’autres faits divers révèlent vraiment l’état d’esprit qui anime aussi l’élite locale : Abdoul Karim Soulaimana, une tête de liste de droite en route pour les municipales 2014 dans la commune de Chirongui, petite bourgade du Sud de Mayotte où tout le monde se connaît, a eu l’excellente idée d’engager un recours auprès du Tribunal d’Instance de Mamoudzou concernant la validité des listes d’électeurs inscrits sur les registres de la mairie. Comme chacun le sait, les électeurs se connaissent tous et connaissent tous les candidats qui eux mêmes se connaissent tous dans ce petit village d’environ 8047 habitants (Source : Insee – recensement 2012). La densité de population avoisine les 285 habitants au kilomètre carré et contribue à ce que chacun connaisse tout le monde. A Chirongui, petite commune d’un peu plus de 28 km2, les habitants sont beaucoup plus forts que n’importe quel possesseur d’un compte facebook puisque chacun compte dans son réseau environ 8046 connaissances. Au regard du Code électoral et comme le souligne le candidat à la municipale, la vérification des listes électorales est une démarche démocratique légitime. «C’est un jour historique, nous donnons la possibilité à la justice de donner ses lettres de noblesses à la démocratie à Mayotte. Ces pratiques d’un autre temps, il faut qu’elles cessent !» Ainsi, selon lui, une telle initiative fait donc entrer Mayotte dans l’ère des pratiques électorales respectables et ce serait plutôt positif. Là où la démarche prend une tournure nettement plus néfaste, c’est dans les arguments portés dans la requête transmise au Tribunal d’Instance de Mamoudzou. Selon les termes, c’est bien en tant qu’habitant le village de  Chirongui depuis toujours et en prétextant ne pas connaître certains électeurs inscrits qu’Abdoul Karim Soulaimana réclame auprès du Tribunal leur radiation des listes électorales. Il insiste clairement dans sa requête sur le fait qu’il ne connaît pas ces individus et en présente la liste à la Justice. Ainsi dans la commune de Chirongui, ce sont près de 165 personnes qui ne font pas partie du cercle de relations de la tête de liste. On peut donc partir du principe qu’il connaît un peu plus des 7855 autres habitants de la commune. Très fort ce candidat ! Avec un tel réseau, il est certain d’emporter la municipale. Autre argument grotesque, le candidat reproche à ces inconnus d’habiter à plusieurs dizaines à la même adresse ou presque, « Quartier Cavani Be », « Rue de la Poste » etc … Puisqu’il connaît si bien Chirongui et l’ensemble de ceux qui y vivent, ce monsieur devrait savoir que la commune est l’une des dernières à Mayotte à n’avoir toujours aucune rue nommée et signalée ni aucune forme de numérotation du bâti. Ignorant cette réalité, il soupçonne donc les électeurs fantômes de ne pas habiter réellement  à Chirongui. Il indique que ceux-ci vivent donc sur d’autres communes de l’île ou pire, en Métropole ! Il va de soit que des étrangers métropolitains ne peuvent voter à Chirongui. Il en rajoute une couche en avançant que ces électeurs ne peuvent être à Chirongui ni de Chirongui puisque leurs père et mère n’y résident pas non plus ou que ces derniers n’ont pas délivrés de certificat d’hébergement … on aura vraiment tout vu ! Pour récapituler : Afin de pouvoir voter dans le village de Chirongui il faut : – Être mahorais, né à Chirongui de parents eux-même de Chirongui – Habiter à Chirongui à une adresse en bonne et due forme connue de tous – Habiter chez ses parents – Être connu de l’ensemble du village (pourtant une commune rurale c’est moins de 2000 habitants au sens du cadre territorial français et non plus de 8000) – Et surtout connaître absolument A. K. Soulaimana.

En France, naître, vivre et mourir au village, c’est fini depuis plusieurs siècles. Il y a longtemps que les Français se déplacent et meurs donc ailleurs que dans sur leur lieu de naissance. Mayotte n’échappe plus non plus à ce phénomène déjà ancien. Des personnes extérieures au village viennent s’y installer pour y travailler. Soulaimana devrait aller faire un tour du côté du collège de Tsimkoura, du lycée ou de l’hôpital de son village pour faire connaissance avec ceux qui y travaillent. Les Mahorais partent aussi pour faire leurs études ou pour travailler, s’installent souvent hors de leur village d’origine et parfois, n’y reviennent jamais. A l’inverse d’Abdoul Karim Soulaimana, ceux-là ont bien réalisé que leur village de naissance n’est pas le centre du monde. A priori, être candidat à une municipale c’est faire valoir sa volonté de servir l’intérêt général. En souhaitant ainsi exclure une part des administrés d’une commune sous prétexte qu’il ne les connaît pas, ce candidat a visiblement une conception particulière de l’intérêt général. Ses ambitions doivent se situer ailleurs … Pour précision, au tribunal, il y avait plus d’une centaine de personnes à faire valoir le droit de voter dans la commune du candidat de droite. Cette petite affaire a cependant fait peu de bruit même à Mayotte. Seul le quotidien Le Journal de Mayotte en a parlé dans son édition du 25 février 2014.

Mayotte cépa tatoi

Caricature de source inconnue (si vous en avez connaissance merci de l’indiquer)

Un autre fait notable de la semaine correspond aux propos tenus en assemblée par Saïd Hamadi dit « Raos », conseiller général de Koungou, commune du Nord-Est de l’île de Mayotte, au sujet des dérogations sur la circulation des personnes possédant un de titre de séjour délivré à Mayotte. Le nouveau département connaît un certain nombre de grands débats actuellement. Le principal d’entre eux porte sur l’accès de Mayotte au droit commun. Dans ce champ, une polémique locale est née du refus du gouvernement de permettre aux détenteurs d’un titre de séjour délivré à Mayotte de pouvoir circuler librement sur l’ensemble des territoires de la République comme le prévoit en principe le cadre national. En la matière, des dérogations s’appliquaient à Mayotte. Avec l’accès au statut de département et plus récemment de Région Ultrapériphérique de l’Europe les Mahorais et plus largement tout ceux qui vivent sur l’île de Mayotte pouvaient espérer la disparition de ce type de dérogation. Cette décision est très contestée à Mayotte où elle est considérée comme très arbitraire. Pour la comprendre, il faut tenir compte des spécificités du 101ème département, spécificités que les Mahorais clament d’ailleurs constamment depuis la départementalisation pour ne pas en subir les effets les plus contraignants mais peu mesurés initialement. Parmi ces spécificités, il y a le fait que Mayotte fait partie de l’archipel de Comores et que la proximité des îles sœurs rend impossible d’empêcher des flux migratoires conséquents qu’ils soient légaux ou clandestins. Résultat, l’île compte une part importante d’immigrés notamment Comoriens ayant des papiers et un nombre conséquent de personnes en situation irrégulière. Selon certaines sources, on peut estimer à près du tiers de la population totale les clandestins vivant à Mayotte. Cette situation unique en France et en Europe, même outre-mer, explique que le gouvernement entende conserver les dérogations qui font débat. Si l’on peut trouver la décision très préjudiciable pour les personnes en situation régulière qui espéraient enfin pouvoir se rendre librement à La Réunion ou en France métropolitaine, le discours et les arguments des Mahorais sont eux bien plus contestables. Bien entendu, les Mahorais crient à l’injustice et au non respect du principe d’égalité auquel ils aspiraient mais les motivations réelles ne sont pas là. Leurs propos et leurs revendications cachent en réalité une vive xénophobie qui se traduit par le souhait de voir les Comoriens quitter l’île afin qu’ils s’établissent ailleurs sous-entendu en France métropolitaine et à La Réunion, département mis en cause par les élus mahorais sur ce sujet. La Réunion aurait certainement très peu à gagner de ces nouveaux flux migratoires. D’ailleurs, pourquoi aurait-elle à hériter des immigrés dont les Mahorais ne veulent plus ? Voilà comment des revendications à priori légitimes, celles de l’accès de Mayotte à l’ensemble des dispositions du droit français s’avèrent être l’expression du racisme ambiant qui prédomine sur l’île. C’est justement dans le contexte de ce débat houleux que le conseiller général de Koungou, personnage apprécié localement a pu déclarer lors d’une séance plénière : « Nous ne voulons ni de Français, ni d’étrangers de seconde zone » (Le Journal de Mayotte édition du 26 février  2014). Tout est dit. Il n’y a pas si longtemps, Saïd Hamadi dit Raos, enseignait les programmes français d’histoire et de géographie aux petits Mahorais. A cette époque et à celle où Mayotte n’avait pas encore la garantie de la départementalisation, Raos se gardait bien de tenir de tels discours. Mayotte est un département français, il est maintenant plus aisé pour les Mahorais de dire qu’ils ne veulent plus de Français sur leur île et encore moins « d’étrangers de seconde zone ». A propos, les Mahorais n’étaient-ils pas Français et qu’est-ce qu’un étranger de première zone dans ce cas ?

Taz Opinion © 2014

Publicités

Mayotte : Affaire de la tête de cochon

A Mayotte, l’affaire de la tête de cochon continue de faire couler de l’encre. Le procès des protagonistes était initialement prévu pour le 26 février 2014. Celui-ci a été reporté au mois d’avril. Les musulmans fervents de Mayotte maintiennent pourtant le grand rassemblement qu’ils avaient envisagé devant le Palais de Justice. A leurs yeux, cette pression exercée sur l’institution judiciaire est légitime. Par de tels moyens, ils attendent que les coupables soient l’objet de condamnations d’une extrême sévérité. Au niveau local, le débat prend de plus en plus la forme d’un affrontement entre une minorité partisane de la laïcité et des Mahorais qui réaffirment la primauté de l’Islam dans le 101ème département français. Les premiers sont largement attaqués sur fond de haine de l’athéisme. Cela montre encore que Mayotte est loin d’être, comme le prétendent les médias, une terre de tolérance et un modèle de paix en les communautés. Aux mahométans qui semblent se sentir si supérieurs aux non-croyants et qui rêvent de lapider en Place de La République et jusqu’à ce que mort s’ensuive quelques plaisantins blasphémateurs, voici de belles citations à méditer :

« Le monde se partage en deux catégories de gens : ceux qui ont une religion mais qui n’ont pas de cerveau et ceux qui n’ont pas de religion mais ont un cerveau » Abu Al Ala Al Maari, illustre poète syrien de langue arabe du Xè siècle. Selon la traduction, on peut remplacer « cerveau » par « raison » mais c’est assez clair pour être compris, non ?

« Enfer chrétien, du feu. Enfer païen, du feu. Enfer mahométan, du feu. Enfer hindou, des flammes. A en croire les religions, Dieu est né rôtisseur. » Victor Hugo, pour ceux qui, nombreux ici, ne connaissent pas l’auteur, il s’agit de l’un des plus éminents poètes et écrivains contemporains. Par ailleurs, désolé, mais ce muzungu infidèle et impur est Français. A propos de « rôtisseur », je précise que V. Hugo ne fait là aucunement allusion à une quelconque tête de cochonnet abandonnée sur un trottoir de Pamandzi …

Par ailleurs, concernant l’athéisme que vous semblez estimer comme la pire des consciences alors que sans lui la Raison n’est pas, le grand Pierre-Joseph Proudhon disait « L’homme devient athée lorsqu’il se sent meilleur que son Dieu ». J’ajoute que l’homme qui sans être particulièrement bon ni particulièrement lucide ne devrait avoir aucune difficulté à devenir athée puisque, comme le disait Proudhon « Dieu, c’est le mal ! ». Cette citation est assez concise et simple pour être comprise même par un croyant peu francophone. A propos et il ne s’agit pas de français, Islam ne prend pas de « e ».

Pour en revenir aux faits et aux propos, nombreux sont ceux qui voudraient faire la peau aux lanceurs de tête de porcelet. Ne vous y trompez pas, vous ne pourrez ni lapider ni pendre ni décapiter les impies qui ont tant sali la mosquée de Pamandzi. De façon schizophrénique vous croyez pouvoir appliquer la charia tout en profitant de la République. Non, il ne faut pas charrier ! La République, elle, n’a aucune croyance ! Salman Rushdie dit justement que « là où il n’y a pas de croyance, il n’y a pas de blasphème ». Il en est de même pour la Justice qui s’applique ici puisque vous avez prétendument fait le choix de la France.

Petite histoire récente de l’immigration en France

En ces temps de crise économique, sociale et morale, on observe un regain de rejet des immigrés. De nos jours, en France et un peu partout en Europe, ce rejet est exacerbé lorsque ces immigrés sont musulmans même s’ils ne sont pas islamistes. La xénophobie enfle à l’idée d’une invasion étrangère surtout si celle-ci est arabo-musulmane. Le phénomène n’est pas neuf mais il est toujours aussi périlleux. Voici une petite injection en guise de rappel sur les rapports entre la France et ses immigrés, sur la façon dont ces derniers répondent généralement à des besoins clairement exprimés jusqu’à ce que le cycle des crises les rende indésirables alors même qu’ils sont devenus entre temps une part intégrante de la population française.

Faut-il le rappeler, jusqu’à 1914 les immigrés sont pour l’essentiel des Européens et très souvent des frontaliers. Comme les générations suivantes de migrants, ils viennent en France principalement pour travailler en comblant l’insuffisance de la main d’œuvre nationale. Les mines et les usines du Nord et de l’Est comptent alors bon nombre d’ouvriers Belges ou Allemands. Les Italiens sont plus concentrés dans le Sud-Est de la France où ils travaillent dans les exploitations agricoles. Entrée de façon précoce dans la transition démographie, la France souffre d’une démographie qui n’est pas assez dynamique pour fournir la main d’œuvre dont l’industrie en pleine croissance a fortement besoin. Jusqu’aux années 1950, la France reste surtout paysanne avec un exode rural qui se maintient à un niveau faible. En ce sens, ce sont bien les immigrés qui permettent de palier à la dénatalité qui touche la population française et d’assurer le dynamisme de l’industrie française. Sans l’immigration, la France restait un pays agricole et arriéré à côté de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Le fait que ces immigrés soient Européens et généralement chrétiens n’écarte pourtant la réaction xénophobe. Ainsi, malgré le rôle fondamental qu’ils jouent en France, les immigrés sont mal vus par les travailleurs français qui y voient une main d’œuvre docile et bon marché formant une concurrence déloyale. Entre 1880 et 1890, les flux stagnent et la crise engendre un rejet des immigrés qui se révèle souvent violent. Le massacre d’Aigues-Mortes (1893) illustre bien une haine xénophobe de masse qui a pu animer les émeutiers contre les Italiens recrutés, faute de bras nationaux, par la Compagnie des Salins du Midi. Le traitement judiciaire de cette dramatique affaire montre ensuite que la xénophobie peut même s’institutionnaliser.

Pourtant, en 1889, la République manifeste une réelle volonté d’intégrer un grand nombre d’immigrés avec le tout premier code de la nationalité qui  facilite la naturalisation par le droit du sol. En réalité, il s’agit moins de générosité que d’une nécessité d’accroître la population français et donc le potentiel humain pour la conscription dans un pays qui se prépare la guerre. A ces immigrés Italiens, Belges ou Polonais finalement devenus Français pour la cause nationale s’ajoutent, à partir de 1900 et surtout de 1914, des immigrés provenant des colonies. Ils viennent d’Afrique noire ou d’Afrique du Nord, de Madagascar, d’Indochine ou de Chine. 573 000 servent dans l’armée et 225 000 dans l’industrie en remplacement des hommes mobilisés. Avec la première guerre mondiale, ce sont donc quelques 800 000 immigrés supplémentaires venant de l’empire colonial qui soutiennent l’effort de guerre en combattant dans les tranchées ou en travaillant dans les usines d’armement. Malgré son ampleur et le drame qu’elle constitue, la première guerre mondiale reste conventionnelle dans le sens où elle est d’abord un rapport de force des moyens humains engagés. Le poids du nombre ayant été décisif,   l’issue de ce conflit aurait-elle été la même sans les immigrés ? Nombreux sont ceux qui rentrent ensuite dans leur pays d’origine toujours soumis et de la même façon à la puissance coloniale française. Malgré cette contribution par le sang, malgré une paix et une prospérité retrouvées, ceux qui restent en métropole sont confrontés à une société française méprisante qui s’amuse largement des mises en scène dégradantes que sont les revues exotiques, les expositions coloniales ou encore le jardin d’acclimatation à Vincennes. L’imagerie Banania imprègne et conditionne alors pour longtemps le rapport entre les Français et les immigrés.

La Ière guerre mondiale est une nouvelle catastrophe démographique pour la France qui a toujours  davantage besoin de travailleurs étrangers. L’Etat et les syndicats patronaux organisent le flux massif de travailleurs immigrés. Le nombre d’étrangers double entre 1921 et 1931 pour atteindre 2,9 millions soit près de 7% de la population. Ce chiffre place la France au premier rang des pays d’immigration devant les Etats-Unis. Cependant, entre les années 1920 et la fin de la seconde guerre mondiale, l’origine des immigrés et les raisons de la migration vers la France se diversifient. L’émigration est alors souvent liée au contexte politique du pays d’origine. Il s’agit surtout d’Italiens fuyant le régime fasciste, de Polonais, d’Arméniens rescapés du génocide, de Juifs d’Europe centrale fuyant les persécutions, de Russes fuyant le régime de Staline, puis dans les années 1930, d’opposants au nazisme et  de réfugiés  Républicains Espagnols. L’accueil en France est toujours mitigé. La loi de 1927 sur le droit du sol facilite davantage l’acquisition de la nationalité française. Pourtant, l’intégration est difficile. De nombreux immigrés sont en France dans l’attente d’une amélioration de la situation politique dans leur pays d’origine et ne souhaitent pas être assimilés. Ils suscitent ainsi une méfiance grandissante. En ce qui concerne les travailleurs étrangers auxquels la France fait largement appel, le rejet prend de l’ampleur avec la crise économique des années 1930. Les Français reprochent leurs particularismes à certaines communautés d’immigrés comme c’est le cas pour les Polonais dans le Nord et l’Est. La crise s’accompagne d’une montée en puissance du nationalisme et de la xénophobie. A l’extrême droite, les ligues s’en prennent aux juifs et aux « métèques » mais la droite nationaliste n’a pas l’exclusivité de la xénophobie. En effet, à gauche, la SFIO et la CGT préconisent une priorité aux travailleurs français. On retrouve d’ailleurs dans les années 1940 bon nombre d’anciens militants politiques de gauche ou de syndicalistes dans divers courants du collaborationnisme. Allant dans le sens de la haine grandissante des étrangers, l’Etat restreint les libertés et le droit du travail des étrangers. De nombreux immigrés deviennent indésirables et en février 1932, quelques 450 000 chômeurs sont expulsés du pays.  La méfiance atteint son comble alors qu’en novembre 1938, le gouvernement Daladier vote une loi permettant l’internement de tout étranger jugé ou estimé indésirable ou potentiellement dangereux. C’est ainsi qu’en Janvier 1939, les réfugiés espagnols sont enfermés dans les camps du Sud-Ouest. Ils sont rejoints ensuite par les réfugiés Allemands et les Italiens. Pendant la seconde guerre mondiale, la xénophobie devient officielle avec le régime de Vichy qui dénaturalise 15 000 personnes puis persécute et livre à l’Allemagne les Juifs ou les étrangers socialistes et communistes. De nombreux immigrés déjà habitués à la clandestinité n’ont pas d’autres choix que de rejoindre très tôt les rangs de la Résistance alors même que la majorité des Français gardent confiance en Pétain et croient en un redressement qui découlerait de la Révolution Nationale. Avant le STO, à côté de quelques patriotes de souche, c’est bien l’immigration qui constitue le gros des rangs de la Résistance. L’occupant allemand en a bien conscience comme en témoigne une intense propagande qu’illustre à elle seule la célèbre Affiche rouge. Les immigrés sont au moins 40 000 dans les FFI à la Libération et ceux-là sont rarement des résistants de la dernière heure. De nombreux républicains espagnols ont d’ailleurs contribué à la libération de Paris avant même l’arrivée triomphante de la 2ème division blindée de Leclerc.

En novembre 1945 est créé l’Office National de l’Immigration. Ce service met en place un programme qui prévoit l’entrée de 3 millions de travailleurs immigrés. En effet, l’exode rural augmente mais ne suffit pas à couvrir les besoins en main-d’œuvre dans l’industrie et le bâtiment d’autant plus que les Français refusent souvent certains emplois. Les immigrés proviennent alors davantage de l’Union Française. Le lien colonial subsiste avec l’Afrique noire et l’Afrique du Nord et facilite le flot d’immigrés qui se poursuit naturellement après les indépendances. Le flux algérien, lui, est un temps stoppé en raison de la guerre. Cependant, à partir de 1962, la France reçoit les rapatriés d’Algérie, Pieds-noirs et Harkis tout en  favorisant davantage l’immigration portugaise. Les immigrés contribuent directement à la reconstruction puis au dynamisme des Trente Glorieuses. Bâtiment, autoroutes, infrastructures, construction automobile, entretien des villes sont essentiellement le fait de travailleurs immigrés qui participent activement à la transformation de la France et à sa croissance record du moment. Pourtant, leurs conditions de travail et surtout de vie et de logement sont catastrophiques. Les immigrés occupent les emplois les moins qualifiés et les plus mal payés sans perspectives de promotion. Sur les chantiers, ils subissent silencieusement les railleries de leurs contremaîtres français. Ils subissent aussi le racisme ambiant dans leur vie quotidienne. Ils vivent nombreux dans les bidonvilles tels celui de La Campa à La Courneuve avant d’être regroupés plus tard dans les grands ensembles du style cité des 4000 construits par eux mais pour répondre initialement aux besoins de logements modernes des Français et des Européens rapatriés d’Algérie.

Après 1973, la crise amène logiquement le gouvernement à stopper l’entrée de travailleurs étrangers et les frontières sont fermées. Les flux de Maghrébins et d’Africains deviennent plus clandestins. De ce fait, aux yeux des Français l’Africain ou le Maghrébin est rapidement étiquette comme illégal. La France s’efforce alors de contrôler les frontières à l’échelle nationale et plus tard dans le cadre européen de Shengen. Aujourd’hui, la politique française en matière d’immigration consiste principalement en la lutte contre les sans-papiers et en leur reconduite aux frontières mais elle contribue également à limiter les mariages mixtes et les regroupements familiaux pourtant facteurs d’intégration. La France restreint même le droit d’asile et achève ainsi d’être la terre d’accueil et de refuge qu’elle a été en conformité avec des principes humanistes qui s’essoufflent au point de  s’éteindre à présent. Avec la crise, les immigrés sont à la fois les plus touchés par le chômage et à nouveau confrontés à une montée d’une xénophobie de plus en plus exprimée, à partir des années 1980, avec l’essor du Front National qui remet au débat la question de l’identité nationale. Pourtant, les nouvelles générations issues de l’immigration font partie intégrante d’une population française devenue largement multiculturelle comme en témoigne la composition de l’équipe de France de football, reflet d’une France Black, Blanc, Beur. Au moment où les rangs de l’extrême droite grossissent, la jeunesse française issue de l’immigration s’efforce de faire valoir ses droits. Le mouvement Touche pas à mon pote et d’autres organisations comme le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié des Peuples amènent à la question de l’intégration de ces nouvelles générations jusque dans le débat politique. La classe politique soutient un temps ces initiatives au nom des principes républicains mais plus récemment, cette même classe politique dérive lentement dans le sens du rejet exprimé par une part importante des Français. Ce rejet s’accroît d’autant plus avec la montée de l’islamisme. Les immigrés de confession musulmane sont perçus comme dangereux par une partie grandissante de la population française. Dans ce contexte, il devient de plus en plus banal, y compris au sommet de l’Etat, de dire haut ce que beaucoup pensent tout bas et modestement. Les décideurs politiques se trompent gravement en croyant pouvoir s’appuyer sur l’opinion d’une masse qui s’inquiète et s’interroge en exprimant ses craintes du moment. Espérons simplement qu’au moment voulu et comme le passé a pu déjà le montrer, les Français sauront faire la différence entre l’authentique défenseur des valeurs françaises et le détracteur raciste.

Ainsi, maintenant, la tendance consisterait encore à dénigrer et à stigmatiser l’immigration. Cette immigration qui a pourtant permis à la France de devenir une puissance industrielle et un pays développé il est vrai, aujourd’hui sur le retour. Cette immigration qui a sauvé la face de la France dans deux conflits mondiaux avec une victoire en 1918 et un rachat d’honneur en 1945. Cette immigration qui a reconstruit la France des Trente Glorieuses et assuré sa remarquable croissance. Cette immigration qui assure encore à la France son dynamisme démographique alors que de nombreux états de l’Europe connaissent un réel déclin de leur population. Cette immigration qui contribue aussi à de nombreux couronnements dans de nombreuses disciplines sportives. Cette immigration qui a engendré l’extraordinaire richesse culturelle d’une France forte de son métissage. Cette immigration qui offre dans tous les domaines des personnalités qui sont d’ailleurs souvent les préférées des Français.  Il y a tout lieu de réfléchir sur le long terme et en tenant compte de l’histoire : Que serait la France et surtout qu’en resterait-il sans l’immigration ?

©2011

Ile de La Réunion : Pourquoi la nouvelle route du littoral (NRL) est-elle un scandale ?

L’Etat vient de signer deux arrêtés accordant à la Région Réunion les dérogations au Code de l’environnement pour la construction de la Nouvelle Route du Littoral. La Région et le consortium Vinci/Bouygues/Colas ont maintenant le feu vert pour détruire les écosystèmes qui seront affectés par ce chantier aussi pharaonique qu’à l’opposé d’une logique de développement durable et des considérations qui doivent être prises en compte de nos jours. En dehors des conséquences écologiques, de multiples raisons et questions de principe doivent amener à réagir contre la NRL. Voici un résumé de mon point de vue sur la NRL. Celui-ci s’appuie en partie sur les arguments des différentes associations du Collectif contre la NRL qui s’opposent à ce projet en raison de son impact environnemental et surtout de son coût. J’apporte quelques remarques personnelles et ma vision sur les problématiques réunionnaises.

– « La NRL serait d’un intérêt public majeur » : Cela est faux car La Réunion n’a pas besoin de nouvelles routes à voies multiples qui défigurent chaque fois davantage l’île et influent de façon néfaste sur les comportements et le changement des mentalités. « 4 voies, boulot, bouchons, dodo », sans jeu de mots sur les derniers termes, ne collent pas à l’identité réunionnaise. La Réunion a surtout besoin de moins d’automobiles en développant des transports en commun modernes et accessibles à tous dans une logique de durabilité. Des solutions existent aussi à l’infernal engorgement routier que connaissent les axes d’accès à la capitale réunionnaise. Avec la NRL le problème est encore traité à l’envers des réalités. Il revient une fois de plus à traiter un symptôme sans s’interroger sur les causes profondes du mal. Avec de tels moyens financiers, le cycle infernal du « tout automobile vers le tout Saint-Denis » peut être remis enfin en question en déconcentrant les services et les activités au profit des autres communes qui en ont justement besoin et en promouvant des alternatives au culte de la reine bagnole.

« Le budget actuel de la NRL se situe à 1,6 milliards d’Euros et la route sera gratuite ». Il s’agit de plus d’une estimation basse et fausse. Les tronçons de raccordement aux réseaux dionysiens ne sont pas prévus. Ils représenteraient au moins 500 millions de supplément budgétaire. Rien n’est prévu non plus concernant le surcoût lié à l’insuffisance sur l’île des matériaux pour assurer les remblais préalables à toute construction. Ce surcoût devra être assumé par la Région avec des moyens dont elle ne dispose pas du tout. Le dépassement du budget initial semble inévitable. La gratuité est l’un des arguments forts pour ce projet mais de quelle gratuité parle-t-on ? La NRL pourrait couter 2 milliards d’Euros voire beaucoup plus et engendrera un endettement colossal qui sera supporté par les contribuables durant plusieurs décennies. Cette lourde charge et une capacité d’emprunt d’autant plus réduite empêcheront longtemps toute nouvelle initiative d’envergure en faveur d’un réel développement économique et social de l’île.  La NRL n’évitera en rien à La Réunion de continuer à s’enfoncer davantage dans le marasme économique, social et culturel bref, dans le « fénoir » comme on dit à La Réunion.

De telles sommes pourraient être consacrées à un véritable développement du département sur la base d’un rééquilibrage plus harmonieux du territoire.  Avec de tels moyens, il serait enfin possible de permettre un vaste redéploiement des activités et des services à l’échelle de l’île afin de dynamiser des communes de l’Ouest, de l’Est, du Sud et des Hauts qui continuent de souffrir des retards de développement et restent marquées par le chômage de masse.  Cela peut se faire à l’image de l’administration du Parc National de La Réunion qui, bien que décriée, a le mérite d’avoir situé son siège non pas à Saint-Denis mais à La Plaine des Palmistes. La Région est d’ailleurs partie prenante. Même si les choix architecturaux pour ce nouveau siège sont discutables, c’est ce type d’initiative, tant au niveau public que dans le cadre privé, qu’il faut justement promouvoir et soutenir avec des moyens qui ne manquent visiblement pas lorsque l’on en a besoin. La généralisation de cette démarche contribuerait directement à la création d’emplois pérennes dans les bassins les plus défavorisés et à un enrichissement des communes les plus pauvres. Le projet NRL, son budget et le discours de ceux qui le soutiennent sont d’une indécence insoutenable au regard des véritables priorités qui sont aujourd’hui celles de La Réunion. Chacun sait quelles sont les véritables urgences que les collectivités s’obstinent à ne pas considérer en invoquant systématiquement le manque de moyens financiers. Un tel budget permettrait de mettre un frein réel au chômage qui aggrave la déshérence sociale et alimente toujours plus la violence et l’insécurité. Là se trouvent l’intérêt public majeur et la véritable réponse aux attentes et aux besoins des Réunionnais. Quelle ironie également de voir en ce même mois de décembre 2013, la Région célébrer dans la précipitation le lancement du chantier encore très incertain de la NRL et deux importantes associations culturelles des Hauts de La Réunion, Le Bato Fou à La Plaine des Cafres et le Lao Festival de Cilaos, disparaître faute de subventionnement. Pour la Région, le développement culturel dans les Hauts de l’île ne semble pas non plus relever de l’intérêt public. Quelle insulte faite également à l’Histoire de poser, un 20 décembre, jour de la Fèt Kaf c’est-à-dire de la célébration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, la première pierre d’un chantier qui célèbre un autre lien de dépendance servile plus moderne, celui qui enchaîne l’individu à son automobile et profite abusivement au lobby des marchands de voitures et des pétroliers.

– « 2500 emplois pour les 6 années d’un chantier qui doit s’achever en 2020 et une réalisation qui serait essentielle au développement économique de l’île » : Ces belles promesses relèvent encore de l’illusion. Depuis la fin de la construction de la Route des Tamarins, le BTP réunionnais a perdu 10 000 emplois. Ces 2500 nouveaux emplois promis constitueraient donc une bouffée d’oxygène particulièrement bienvenue en ces temps de crise. Pourtant, ils ne représenteront qu’un quart tout au plus des emplois déjà perdus et qu’en sera-t-il après 2020 ? La NRL apparaît comme le plus grand chantier jamais réalisé dans l’histoire de La Réunion. On sait déjà que la NRL sera aussi l’ouvrage routier le plus cher de l’histoire de France. Ce projet est pourtant bien loin de constituer une perspective favorable pour les 170 000 inscrits à Pôle emploi 974. Les Réunionnais ne sont pas dupes et savent, par expérience, que cette soudaine prospérité que l’on présente comme une solution miraculeuse ne sera qu’éphémère. Les retombées économiques seront limitées et de courte durée. Elles seront rendues largement négligeables par le coût de la NRL et les charges engendrées pour les 40 années qui suivront. Bien entendu quelques huiles locales et métropolitaines s’enrichiront au passage. Les gros actionnaires des groupes Bouygues, Vinci et Colas en profiteront certainement beaucoup et un peu moins pour ceux d’Eiffage. Bien entendu, quelques politiques en tireront une fierté démesurée. Pourtant, au final, la NRL ne sera qu’un gigantesque et scandaleux processus de gaspillage de moyens financiers essentiellement publics qui auraient pu servir à des projets véritablement porteurs en terme de développement.

– « Une solution moderne aux embouteillages et la sécurité pour les usagers » : Encore faux. « Modernité » alors que le principe de NRL n’est lié qu’à un raisonnement  d’un autre temps. « Sécurité » alors que les moyens et les conditions du chantier garantissent fortement le contraire. Dans l’état actuel des choses, la multiplication des voies qui convergent sur Saint-Denis encourage à des flux toujours plus importants et ne changera rien au problème de l’engorgement de la circulation au niveau de la capitale. Le goulot dionysien restera effectif tant que ne changeront pas les politiques urbaines, les logiques d’aménagement et les mentalités. Des dizaines de milliers d’usagers empruntent quotidiennement la route du Littoral. Peut-on simplement demander à ces usagers s’ils ne préféreraient pas réduire considérablement leurs trajets en travaillant beaucoup plus à proximité de leur domicile ?  Le projet et son prétendu intérêt public oublient d’ailleurs totalement les usagers venant du Nord et de l’Est pourtant bien plus nombreux. Le projet ne concerne pas non plus la très grande majorité des Réunionnais qui ne circulent pas chaque jour sur le littoral Nord-Ouest mais qui auront tout de même à en supporter le coût. Faire miroiter aux usagers de l’axe Ouest qu’ils circuleront enfin sans stress et sans crainte des bouchons tient du pur mensonge.  L‘arrivée à Saint-Denis restera d’autant plus problématique que la NRL favorisera une augmentation voulue du trafic alors que rien n’est envisagé aux entrées Ouest pour drainer ces flux croissants. Bien entendu, avec la NRL, l’automobiliste ne devrait plus avoir à s’inquiéter d’une éventuelle chute de pierres cependant, le moindre accident de la route ou encore une forte houle viendront inévitablement perturber la circulation. De plus, après quelques années de service, la solidité de la NRL sera restreinte par une érosion marine qui s’attaquera de toute façon aux éléments en béton et en métal de l’ouvrage. Dire que le viaduc de près de 5,5 kilomètres sur la mer sera d’une sécurité absolue revient à négliger et à sous-estimer les forces de la nature tout en niant l’accroissement des risques assortis au réchauffement climatique et à l’élévation accélérée du niveau des océans. Des ouvrages similaires et parfois largement plus grandioses encore que la NRL existent ailleurs dans le monde. Ils sont le fait d’états riches disposant de moyens importants et non pas de territoires sous perfusion soumis à quelques mégalomanes en mal d’éléphants blancs. A regarder plus en détail, en dehors de quelques exceptions notamment japonaises, ils ont généralement été érigés dans de vastes baies très bien abritées des agressions marines. Quelles sont les garanties que les tronçons en digue et en viaduc marin reposent sur des socles stables à long terme alors que ces soubassements seront en permanence exposés aux aléas et aux effets d’une houle parfois très violente ? On imagine déjà les fréquents basculements de la NRL vers l’ancienne Route du Littoral au moindre doute en matière de sécurité et le désarroi des automobilistes.

Les arrêtés de dérogation au Code de l’environnement ont été signés en l’absence de toute autre solution que la NRL. Cela est encore faux car d’autres solutions existent. Le projet Tram-Train constituait une solution à la fois fiable et viable. Son impact environnemental était bien moindre et il aurait permis la création de nombreux emplois durables. Il aurait aussi répondu aux besoins de près d’un Réunionnais sur trois n’ayant pas les moyens de posséder une voiture. Il représentait une solution de transport bien plus respectueuse de l’environnement sur 40 kilomètres et non pas seulement 12. Ce projet, pour lequel les différentes études avaient déjà été bien coûteuses au contribuable, représentait un budget nettement inférieur à celui estimé actuellement  pour la NRL. Son financement avait déjà été validé par la Caisse des Dépôts et Consignations à hauteur de 600 millions d’Euros. Ces 600 millions ont été finalement transférés en décembre 2013 au projet NRL. Le projet Tram-Train a été retardé entre 2007 et novembre 2009 en raison d’un manque d’appui de l’Etat à une collectivité alors pilotée par une majorité de l’opposition. Le projet était jusqu’alors soutenu par le plus grand nombre des Réunionnais mais il a été balayé brutalement par La Région car il était le bébé de Vergès et de la majorité précédente. En dehors du projet Tram-Train avorté, une autre solution réside dans la poursuite de la sécurisation de la route littorale existante. Celle-ci est d’ailleurs aujourd’hui beaucoup moins meurtrière qu’avant. Avec les filets de protection et les opérations régulières de purge de la falaise, la route du Littoral est maintenant bien moins dangereuse que beaucoup de 4 voies métropolitaines.  Sur les zones les plus menaçantes du tronçon de 13 kilomètres, une solution consiste aussi en la construction d’un solide toit de béton armé qui détournerait les chutes de blocs rocheux vers la mer.  D’autre part, une alternative moins coûteuse et à moindre impact environnemental consistait en la construction de tunnels destinés à sécuriser définitivement les voies existantes. Que dire enfin des conséquences écologiques et du mépris des directives internationales en matière de protection des espèces menacées ? La dérogation a visiblement été accordée sur la base d’une étude qui aurait été franchement très vite réalisée dans l’intérêt des commanditaires et des entreprises bénéficiaires du projet. Les prérogatives relatives à la protection de l’environnement semblent encore une fois bien secondaires par rapport aux intérêts privés et politiques. La biodiversité et surtout un endémisme exceptionnel font partie du patrimoine réunionnais et contribuent à la promotion de l’île. Si pétrels, mammifères marins et notre si cher paille-en-queue disparaissent totalement que viendront voir les touristes dans notre île ? Notre superbe NRL ? Autant rester en Île de France pour profiter du périph’ déserté pendant les vacances. On s’inquiète d’ailleurs de la baisse régulière de leur nombre … sous entendu des touristes quoique, concernant les pétrels et les baleines il y a aussi lieu de se soucier sévèrement. Le tourisme reste l’un des secteurs sur lequel La Réunion peut encore miser fortement mais que veut-elle offrir à ses visiteurs qui prennent la peine de venir malgré des tarifs aériens exorbitants ? Des 4 voies encombrées d’automobiles et d’usagers énervés voire agressifs ? Des indications routières qui chaque fois amènent le visiteur contre son gré sur des voies rapides très stressantes et depuis lesquelles il ne voit rien des beautés de notre île ? D’autre part et indépendamment des touristes qui ignorent d’ailleurs souvent l’essentiel de nos préoccupations, que souhaitons-nous faire de notre île et que voulons-nous léguer à nos enfants ? Le culte du tout automobile alors même que le coût du carburant ne va cesser de s’élever ? Une NRL avec, encore une fois, son lot d’embouteillages, d’incivilité, d’insécurité et de drames de la route ? Ou bien souhaitons-nous transmettre le simple plaisir de se promener en savates deux doigts, en vélo ou même en auto tranquillement sur une petite voie à travers les champs de cannes, à travers un village aux couleurs explosives, à travers un quartier vivant en prenant le temps de sentir les effluves de piment et de safran qui annoncent le délicieux cari du soir ?

Refuser la NRL, c’est faire un choix de société et un choix d’avenir pour La Réunion. Signer la pétition Contre la NRL c’est rejeter un projet scandaleux, outrageusement et inutilement coûteux qui n’apportera rien à un département déjà largement sinistré et qui ne répond en rien aux attentes de sa population. S’opposer à la NRL par l’ensemble des moyens qui existent c’est agir en citoyen lucide et impliqué contre le gaspillage de l’argent public, son transfert vers l’intérêt privé et sa mise au service de l’ambition personnelle. C’est aussi agir contre la destruction délibérée et irréversible d’une biodiversité pourtant connue comme exceptionnelle.

©2013

Publié également sur Clicanoo le web du Journal de l’île de La Réunion.

 

Totalitarisme ou totalitarismes : Mise au point scientifique, analyse et problématiques

Notes et indications qui peuvent être utiles aux professeurs d’histoire pour mieux cerner le thème qu’ils sont amenés à mettre en œuvre notamment avec leurs élèves des classes de première. 

Le thème amène au concept de totalitarisme, aux débats historiographiques et aux controverses qui s’y associent depuis plusieurs décennies. Ces débats portent sur la genèse du totalitarisme, sur l‘éventualité d’un modèle totalitaire unique fondé sur les points communs des régimes totalitaires ou, à l’inverse, sur leurs spécificités et donc leur différenciation. L’historiographie est donc assez riche et complexe mais on peut aisément en dégager les grandes lignes.

Le terme « totalitaire » apparaît en 1924, dans le contexte du fascisme italien qui s’affirme et dans les propos de l’opposant Giovanni Amendola. En 1930, dans La Doctrine fasciste, Mussolini qualifie lui-même le fascisme de totalitaire. En 1940, dans L’Ennemi totalitaire, Franz Borkenau compare et différencie déjà les trois régimes totalitaires. En dépit de cette contribution importante d’ailleurs soulignée par l’historien franco-polonais Krzysztof Pomian, on considère que la conceptualisation du

totalitarisme est le fait de Hannah Arendt avec Les origines du totalitarisme qui paraît en 1951 et dans lequel elle appuie son analyse sur la terreur. Le concept du totalitarisme est ensuite progressivement développé jusqu’à être fixé par Carl Friedich puis au travers des « cinq éléments » de Raymond Aron pour qui le socle d’un régime totalitaire est l’idéologie érigée en doctrine (Démocratie et totalitarisme 1965). Raymond Aron prend cependant bien soin de distinguer le nazisme du stalinisme. Dès les années 1950 et dans le contexte de la guerre froide, le concept totalitaire est souvent contesté par de nombreux intellectuels qui peuvent voir dans le rapprochement du nazisme et du stalinisme des arguments essentiellement anticommunistes et relais du maccarthysme. En 1973, la publication à Paris de l’Archipel du Goulag de Alexandre Soljenitsyne ouvre, malgré de vives critiques, la voie à un vaste courant dénonçant le totalitarisme soviétique et sur la remise au goût du jour du concept totalitaire. A la fin des années 1980 et à l’aube de l’effondrement du communisme en Europe, Ernst Nolte provoque une forte controverse avec La Guerre civile européenne (1989), ouvrage dans lequel il avance l’idée d’un lien de cause à effet entre le bolchévisme et le nazisme. Selon lui, les régimes fascistes allemand et italien constituent une réaction logique à la terreur bolchévique. En France, cette idée est relayée par François Furet pour qui « L’ambiguïté du fascisme tient à ce qu’il est né comme frère ennemi du communisme » dans Le passé d’une illusion (1995). Toutefois, Furet s’est démarqué de son correspondant allemand sur ses arguments expliquant l’antisémitisme. En effet, selon Nolte, l’antisémitisme nazi découle de l’antimarxisme et Auschwitz apparaît comme une réaction au Goulag.

Les fondements du totalitarisme sont donc également l’objet de débats parfois houleux entre les historiens, l’étude des origines des régimes totalitaires les amenant le plus souvent à la différenciation. Franz Borkenau insistait sur l’antichristianisme comme essence du totalitarisme sans que cela ne puisse s’appliquer au régime fasciste italien. D’autres situent les prémices du fascisme dans le XIXème siècle français. Ainsi, Zeev Sternhell a pu créer une vaste polémique en allouant à l’ensemble des mouvements européens de la droite nationaliste et révolutionnaire des sources françaises anciennes allant du nationalisme jacobin aux ligues antisémites dans le contexte de l’affaire Dreyfus. Il s’oppose à l’approche de Georges Mosse qui partage avec Sternhell sa thèse mais qui pense que la « brutalisation » provoquée par la Première guerre mondiale sur les sociétés européennes constitue le germe véritable des totalitarismes et de leur violence légitimée. Après 1990, le concept de totalitarisme fondé sur les points de comparaison reste en vigueur mais les analyses sont plus nuancées. Elles amènent davantage à la diversité des totalitarismes et à la mise en lumière de leurs différences profondes. Par exemple, la volonté de forger l’homme nouveau apparaît bien commune aux trois régimes totalitaires. Pourtant, si les fascismes ont l’ambition de créer un homme nouveau qui soit un guerrier défendant un idéal racial, l’ « homo sovieticus » est lui, supposé être un travailleur humaniste et universel. En 1997, Le Livre noir du communisme créé de nouvelles polémiques relatives aux similitudes entre le nazisme et le totalitarisme soviétique. Ainsi, la terreur de masse comme point commun majeur reste au cœur des débats. Pourtant, les crimes du régime soviétique qui découlent du projet d’uniformisation sociale peuvent-ils être assimilés à la volonté génocidaire qui anime le nazisme ? Pour Ian Kershaw, « le nazisme fut véritablement unique » (dans Esprit N°298, janvier – février 1996). De même, pour l’historien anglais, le nazisme est étroitement associé à Hitler et à son charisme alors que le totalitarisme soviétique était antérieur à Staline et lui a survécu.

Le débat se prolonge dans l’analyse des rapports entre les totalitarismes et les démocraties libérales dans les années 1930. L’analyse ne se limite pas aux coups de forces successifs des régimes totalitaires devant lesquels les démocraties libérales montrent une certaine passivité. La confrontation a d’abord lieu là où le totalitarisme s’impose à la démocratie donc en Italie et en Allemagne. Dans les Etats restés démocratiques, la tentation fasciste est forte (Ligues en France, BUF au Royaume-Uni). De la même façon, les partis communistes liés par la IIIème Internationale y mènent une propagande très agressive. La discussion porte aussi sur la connivence des « jumeaux ennemis » (François Furet) contre la démocratie lorsque Staline et Hitler signent le Pacte germano-soviétique.

Il s’agit donc d’un sujet complexe que les enseignants doivent traiter dans un temps restreint. Dans les programmes des classes de première, le pluriel figurant dans l’intitulé « Le siècle des totalitarismes » évite d’entrer dans le champ du concept de totalitarisme pour privilégier la genèse, les points communs et les spécificités des régimes totalitaires. L’intérêt fondamental de l’étude des totalitarismes réside dans la compréhension d’un XXème siècle marqué par la violence, la guerre et la confrontation idéologique. L’étude doit permettre à l’élève de saisir toute l’importance des valeurs démocratiques.

© 2012

Un acteur des premiers temps de la Révolution Française : Gilbert MOTIER Marquis de LA FAYETTE (1757 – 1834)

La Fayette

La Fayette, acteur majeur des débuts de la Révolution Française

Personnage clé des débuts de la Révolution Française, La Fayette en est l’un des acteurs les plus connus notamment aux Etats-Unis. Aujourd’hui, dans l’esprit de beaucoup de Français, le nom de La Fayette évoque surtout une chaîne de galeries commerçantes renommées … Le Marquis de La Fayette, son parcours, son rôle dans la Révolution et la façon dont il a cherché à y mettre fin au point de perdre la confiance de la Nation restent finalement assez méconnus. 

Orphelin très tôt et élevé par deux tantes et une grand-mère, il est à la tête d’une immense fortune. Pourtant, son enfance est grise et triste. Il trouve son seul
bonheur dans la lecture des philosophes et s’imprègne très jeune des idées des Lumières. Sa soif de liberté le pousse à s’évader très tôt de son château et de son Auvergne natale. C’est ainsi qu’à l’âge de 15 ans, La Fayette épouse mademoiselle de Noailles qui, comme lui, appartient à la grande noblesse.
La Fayette entre ensuite à la Sorbonne. Ses études pouvaient le conduire à une brillante carrière aux plus hautes fonctions de l’État mais sa soif d’aventure est intarissable. C’est finalement dans l’armée que La Fayette entend atteindre la gloire.
À 19 ans, contre l’avis du roi, il embarque pour l’Amérique afin de s’engager dans la lutte pour la liberté aux côtés des insurgés américains. Il rencontre Georges Washington, le futur premier président des États-Unis. La Fayette se lie d’amitié avec Washington et voit en lui le père qu’il n’a jamais connu. La Fayette est nommé officier général dans l’armée américaine et combat les Anglais. Il n’oublie pas pour autant son épouse restée en France. Il lui écrit souvent pour lui faire part de l’immense enthousiasme qu’il tire de son engagement personnel pour le bonheur de l’Amérique, selon ses termes “intimement lié au bonheur de l’humanité”. Il a le sentiment de participer à un grand moment de l’histoire de la liberté et refuse l’idée que la France s’en tienne à l’écart. En 1778, il rentre à Paris et entend rencontrer le roi Louis XVI pour le convaincre d’aider de façon plus grande les Américains contre les Anglais. Louis XVI se méfie du jeune et fougueux marquis adepte de la liberté et de la justice mais accepte. Louis XVI préfère confier à Rochambeau, le commandement d’un puissant corps expéditionnaire français qui vole au secours de Washington et de ses combattants inexpérimentés. Pour cette opération, la monarchie française dépense au dessus de ses moyens et aggrave son déficit budgétaire. Cela profite néanmoins à La Fayette.
Le marquis retourne en Amérique. Pour les Américains, en octobre 1781, La Fayette est, avec Washington, le grand vainqueur de Yorktown. De retour dans son pays, La Fayette est considéré comme le héros français de l’indépendance américaine. Chez lui, on se croirait en Amérique. Le marquis se fait même servir par un Indien et chaque lundi, il organise un “dîner américain”. Il reçoit souvent Thomas Jefferson, l’ambassadeur à Paris de la jeune république du Nouveau Monde. Le roi Louis XVI a beaucoup de considération pour La Fayette et la cour admire nécessairement le jeune héros.
Pourtant, La Fayette est suspecté de libéralisme et la monarchie absolue le tient en marge du pouvoir.
L’année 1789
La Fayette, grand admirateur des libertés américaines, ne restera pas à l’écart de la Révolution.
Au début de l’année 1789, il est élu député de la noblesse. Convaincu que la France a besoin de réformes profondes, il ne partage pas le refus du changement exprimé dans les cahiers de doléances de son ordre. Lui fallait-il pour autant faire comme le comte de Mirabeau et renier ses origines ?
Le 5 mai 1789, il siège aux États généraux réunis à Versailles. Dans le désordre des désaccords qui animent les petites et grandes noblesses, également en désaccord avec le clergé et les bourgeois, La Fayette se pose en arbitre et contribue souvent à rééquilibrer le dialogue. Comme les députés du tiers, il est profondément déçu par l’attitude du roi et le discours de Necker qui ne tiennent pas compte des doléances. La Fayette est un des seuls nobles à refuser un vote par ordre et l’idée que les États généraux aient été inutiles.
Conscient qu’il ne faut pas en rester là, il est très attentif aux décisions que prennent ensuite les députés du tiers. Lorsque ces derniers, le 17 juin, se proclament Assemblée Nationale, il s’efforce de pousser les députés de la noblesse à se joindre à ceux du tiers. Il est admiratif devant le courage des députés qui, le 20 juin, s’enferment à Versailles, dans la salle du jeu de paume et réclament une Constitution.
Cependant, La Fayette est jaloux de l’extraordinaire popularité de Mirabeau qui le 23 juin, malgré l’ordre de dispersion du roi, s’exclame :
– Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !
Le 9 juillet, ayant rejoint l’Assemblée Nationale, La Fayette est l’un des rares députés de son ordre à se prononcer en faveur de l’Assemblée Constituante.
Le roi cède mais déjà songe-t-il à disposer ses troupes autour de Versailles et de Paris.
Désormais, La Fayette est à l’Assemblée Constituante.
Face aux régiments du roi, les Parisiens s’organisent pour défendre les députés. Ils forment une Municipalité que Bailly dirige et créent une Garde Nationale chargée de protéger l’Assemblée.
Le petit peuple de Paris en colère et déterminé à soutenir l’Assemblée Constituante parcourt la ville à la recherche d’armes. Cette quête les conduit à s’emparer de la Bastille. Les Parisiens font ainsi tomber le symbole de l’arbitraire royal.
La Révolution est maintenant irréversible. Le 15 juillet, Bailly et la Municipalité nomment La Fayette commandant de la Garde Nationale. Pour La Fayette, cette nomination est une consécration. Commandant de la Garde Nationale, il est maintenant le responsable de l’ordre dans la capitale et le bras armé du nouveau régime qui se met en place.
Le 17 juillet, devant l’extraordinaire insurrection parisienne, le roi cède à nouveau et accepte de reconnaître la Municipalité. Le drapeau blanc de la royauté n’est plus et La Fayette a la judicieuse idée de créer un symbole pour le nouveau régime. Il fait adopter la cocarde tricolore. Les couleurs de Paris sont ajoutées au blanc de la monarchie et dès le 17 juillet, on impose au roi de porter la cocarde en signe de fidélité au nouveau régime. La cocarde de La Fayette devient aussi le signe de ralliement de tous les révolutionnaires.
Jusqu’à ce moment, la Révolution est parisienne mais le vent insurrectionnel souffle déjà sur les Provinces.
Partout se propage la rumeur qu’un complot d’aristocrates allait détruire les récoltes. Les paysans déjà si pauvres sont brutalement gagnés par la panique. C’est la Grande Peur. Les paysans en colère attaquent les châteaux de leurs seigneurs et brûlent les titres seigneuriaux. La Révolution s’étend partout. Les villes de province forment des municipalités. Partout on arbore fièrement la cocarde de La Fayette.
La Fayette est présent à l’Assemblée la nuit du 4 août lorsque, terrifiés par les événements qui ont lieu dans les campagnes, les députés de la noblesse et ceux du clergé se résignent à l’abandon de leurs privilèges. La Fayette sait bien que les intérêts de quelques privilégiés ne peuvent plus prévaloir sur ceux de la Nation.
Pour le marquis, la réforme adoptée le 4 août par l’Assemblée est logique, naturelle et incontournable.
Mais déjà La Fayette se consacre à la rédaction de textes fondamentaux qui doivent stabiliser la Révolution. C’est bien en tant que député soucieux de représenter la Nation et contre ses intérêts de grand noble qu’il avait proposé dès le 11 juillet à l’Assemblée, un projet de Déclaration des droits dans lequel il annonce :
– La nature a fait les hommes libres et égaux ; ou encore – le principe de souveraineté réside dans la Nation.
Pour La Fayette, c’est une grande fierté que d’être à l’origine de si nombreux articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée par l’Assemblée le 26 août 1789.
Depuis 1789 et jusqu’à 1791, tout comme les autres membres de l’Assemblée Constituante et comme Mirabeau, La Fayette participe à la rédaction de la première Constitution de l’Histoire de France.
Une France nouvelle
Mirabeau et La Fayette sont tout d’abord très proches. Les deux députés se méfient des excès dont le peuple peut faire preuve dans l’élan révolutionnaire. En ce sens, Mirabeau et La Fayette se consacrent ensemble à créer une monarchie constitutionnelle stable et durable. La Fayette conseille le roi dans l’attitude qu’il doit désormais adopter. Mirabeau apporte également son soutien au roi mais secrètement. Mirabeau rêve de devenir ministre de la nouvelle monarchie et La Fayette bien conscient des ambitions de son collègue, s’efforce d’en freiner les projets. Une forte compétition s’installe dès lors entre eux.
Avec ses discours talentueux, Mirabeau est l’idole des Parisiens autant qu’il est l’un des principaux personnages de la Constituante. Devenu le grand rival de La Fayette, Mirabeau fait encore parlé de lui en étant, avec d’autres députés, à l’origine de la création des départements.
Si Mirabeau est l’idole du peuple parisien, La Fayette entend maintenant en être le héros. Il parvient à cet objectif le 14 juillet 1790. Il est bien le héros de la fête de la Fédération. A Paris, La Fayette organise un gigantesque rassemblement de toutes les Gardes Nationales de France. Au Champs-de-Mars, devant 14 000 gardes nationaux, les députés, le roi, sa famille et la foule, La Fayette prête serment :
– Nous jurons d’être à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le roi !
La Fayette est alors au sommet de sa gloire mais le prestige de Mirabeau ne cesse de grandir. Depuis la grande célébration du Champs-de-Mars, Mirabeau se moque constamment de son rival en le surnommant “général Jacquot” ou encore “Gilles César”. Lorsqu’en mars 1791, Mirabeau est élu président de l’Assemblée Nationale, la jalousie de La Fayette est à son comble. Elle ne dure qu’un mois car le 2 avril, Mirabeau meurt assez mystérieusement. Dans un fastueux cortège, le peuple de Paris accompagne la dépouille de l’idole au Panthéon. La Fayette en tête du défilé fait honneur au comte dont il est à présent débarassé.
Comme beaucoup, La Fayette pense que la Révolution est achevée et que la monarchie constitutionnelle répond aux attentes nationales. Mais il pense sans songer que l’Assemblée Nationale a adopté une Constitution qui, par le suffrage censitaire, tient à l’écart l’essentiel de la Nation.
Sans compter non plus que les nobles et les membres du clergé fuient de plus en plus nombreux à l’étranger d’où ils veulent organiser l’opposition contre- révolutionnaire. Ces émigrés comptent sur l’appui militaire des monarques auprès desquels ils trouvent refuge.
L’opposition à la Constitution civile du clergé fait naître un fort courant contre- révolutionnaire à l’intérieur même des frontières de la France. En effet, la nationalisation des biens de l’Église pour redresser les finances de l’État est une mesure qui divise les Français. Le Pape condamne la France et les catholiques français condamnent la Révolution.
Vers la chute de la monarchie
Malgré les oppositions grandissantes, La Fayette est fidèle à la Constitution. C’est finalement Louis XVI qui, trahissant les Français en tentant de fuir en Autriche, provoque le rapide déclin politique de La Fayette. Fidèle à son serment du 14 juillet 1790, La Fayette reste un partisan de la monarchie constitutionnelle. Il réaffirme donc sa fidélité au roi au moment où ce dernier perd la confiance du peuple. Après la nuit de Varennes, du 20 au 21 juin 1791, il refuse de prendre des mesures contre le roi dont il avait d’ailleurs la garde. Le roi et sa famille comptent bien sur la protection de La Fayette. En réalité, la chute du marquis est amorcée. Désormais dans les rues de Paris, on dit :
– La Fayette est un traître ou un imbécile !
Déjà, en octobre 1789, lorsque les femmes de Paris s’étaient rendues à Versailles pour ramener le roi aux Tuileries, non seulement La Fayette était parvenu à convaincre Louis XVI d’accepter les exigences des Parisiennes mais il avait sauvé du lynchage Marie Antoinette, l’épouse Autrichienne du roi.
Sur la route qui ramenait le roi et sa famille de Varennes à Paris, la reine confiait à La Fayette
– Admettez cette fois que nous ne sommes plus libres.
La Fayette avait juré de protéger le roi et sa famille mais la fracture entre le roi et la Nation était désormais trop grande.
Les Parisiens, pour la plupart citoyens passifs et soutenus par des députés tels Robespierre, réclament maintenant la déposition du roi. La Fayette, comme le plus grand nombre des députés, s’inquiète du désordre qui peut naître de ce sentiment républicain naissant. Le 17 juillet 1791, au Champs-de-Mars, une gigantesque manifestation populaire présente une pétition demandant la déposition du roi. La foule, féroce et agitée, est déterminée à obtenir ce qu’elle demande. La Fayette est sur le Champs-de-Mars avec ses gardes nationaux. La Fayette donne l’ordre de tirer pour disperser la foule. La Garde Nationale refuse d’obéir. C’est la première fois que des ordres du marquis sont ainsi déclinés. La Fayette part immédiatement en aviser l’Assemblée et revient avec la confirmation de l’ordre de dispersion donné par les députés. La Fayette réitère son ordre de tir. Des gardes répondent à l’ordre et se préparent à la charge. D’autres gardes nationaux s’interposent et prennent le parti de la foule. La Fayette somme de faire feu. Cinquante citoyens trouvent la mort dans la fusillade.
La Fayette est contraint de démissionner de la Garde Nationale. Définitivement coupé du peuple, il est battu aux élections municipales à Paris. La Fayette ne se laisse pas abattre.
Malgré sa chute devant le peuple, il n’en reste pas moins un militaire glorieux. La France est menacée par les monarchies étrangères et l’armée a besoin de chefs expérimentés. L’Assemblée vote la guerre et en avril 1792, il prend le
commandement de l’armée du Centre puis du Nord. Malheureusement pour La Fayette mais à la grande satisfaction du roi, l’armée française essuie de graves revers. L’Assemblée veut organiser la défense sans le roi dont on est maintenant certain qu’il est un traître. La Patrie est proclamée en danger. On ne compte plus sur les armées du roi. Avec la levée en masse des Français, la défense nationale n’a plus besoin de La Fayette.
À Paris, les sans-culottes, les citoyens passifs mais farouchement révolutionnaires menés par Robespierre, prennent le pouvoir. Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, les sans-culottes s’emparent des Tuileries pour arrêter le roi. La monarchie s’effondre.
La Fayette, horrifié par la révolution populaire d’août 1792 et le renversement de la royauté, est menacé d’arrestation parce qu’on voit en lui un défenseur de la monarchie. A son tour, il est contraint de quitter le pays. Il se réfugie en Autriche où, considéré comme prisonnier de guerre, il est enfermé pendant cinq années.
En 1797, il revient en France mais ne joue plus qu’un rôle secondaire dans la suite des événements révolutionnaires. Au moins La Fayette n’a-t-il pas connu le triste sort de Mirabeau dont on a découvert en 1792, des documents qui attestaient de ses relations cachées avec le roi et la cour. Les Parisiens en colère ont profané sa sépulture pour finalement jeter ses cendres dans les égouts.
En 1830, quatre années avant sa mort, La Fayette remettait au roi Louis Philippe, le drapeau tricolore dont il est à l’origine et qui devenait définitivement l’un des symboles de la France.
©-2005